À la Tour abolie…

À l’enseigne d’El Desdichado de Gérard de Nerval, le roman Le Prince d’Aquitaine (Paris, Éditions Pierre-Guillaume de Roux) constitue un réquisitoire implacable dans lequel le très fin lettré Christopher Gérard lève avec pudeur le voile sur une enfance dévastée par un père alcoolique, cavaleur et flambeur, dont l’égoïsme et la veulerie n’avaient d’égal que le cynisme éhonté pour humilier ses proches et détrousser son fils.

 

Un témoignage accablant sur une histoire familiale qui a fait sombrer trois générations, tout ayant commencé en septembre 1914, sous les remparts d’Anvers, quand une salve d’artillerie fit du grand-père du narrateur un grand invalide, pour se conclure par une assomption, le mariage de l’auteur à la façon antique des Romains et sa réponse au Ubi tu Gaius ego Gaia de l’Aimée par un franc et définitif Ubi tu Gaia ego Gaius, « deux oui à la vie, aux rêves et au rapide destin ».

 

Extraits de l’épilogue :

 

« Assoiffé d’une estime qui ne viendrait jamais, je me suis imposé des fardeaux qui n’étaient pas ceux d’un fils en pleine croissance. Interdite, l’insouciance ; obligatoire, la méfiance ; inévitable, l’échec. Contre vents et marées, je me suis voulu fiable – mon épithète fétiche – et en même temps malléable, car, à la rébellion, j’ai préféré l’obéissance désabusée. Je me doute maintenant que, venant de moi, tu aurais préféré une révolte ouverte, comme celle que tu infligeas à tes parents. Mais je ne voulais pas ajouter du désordre au désordre, ni attiser l’incendie que, dans ton inconscience, tu avais allumé comme par jeu. Tu n’es jamais parvenu qu’à démanteler ce que ton fils aurait voulu restaurer, ce en quoi tu fus bien l’enfant gâté de ton époque.

 

Depuis mes débuts, vacciné par le spectacle tes multiples dépendances, j’ai passionnément recherché l’autonomie et la liberté intérieure. En dépit de mon aveuglement, je suis parvenu à une relative claire conscience des enjeux. Je pense ainsi comprendre l’une des raisons de ta chute.

 

Fils révolté, mais en réalité soumis, tu n’avais pas la force mentale suffisante pour franchir le palier que, par leur labeur, tes parents, fils et fille d’ouvrier ou d’artisan dressés à la dure, te rendaient possible, eux qui te poussaient à gravir un échelon de plus. Passage périlleux d’une caste à une autre, ascension trop rapide, si l’on en croit l’expérience des Anciens.

 

Ta faiblesse, qui fut aussi celle d’une génération disloquée, te fit choir à un état autrement plus bas que celui de tes aïeux maçons ou cordonniers, qui, eux, incarnaient une forme de noblesse N’avaient­ils pas, au prix des larmes et du sang, transmis le champ familial en l’agrandissant parfois de quelques arpents ? Toi, tu l’as saccagé et perdu. Ta dégringolade fut celle du paria. En fin de compte, tu auras trahi et l’amont et l’aval, Grand-Père et Grand­Mère accablés de désespoir, ton fils couvert de cicatrices et déshérité jusqu’à l’os.

 

Mais, aujourd’hui, peu importe, puisque toi et moi nous sommes enfin libres.

 

Toi, tu erres au Royaume des Ombres, enfin délivré de toute obligation, de toute responsabilité. Quant à moi, fils de personne, sache que cent ans de shrapnells ne m’ont pas tué. Les derniers éclats d’acier retombent dans les décombres ; je me lève, réchappé, meurtri, mais bien vivant, et je m’élance hors de la tranchée. »

 

Bouleversant…

 

Bernard DELCORD

 

Le prince d’Aquitaine par Christopher Gérard, Paris, Éditions Pierre-Guillaume de Roux, octobre 2018, 160 pp. en noir et blanc au format 12,4 x 19,4 cm sous couverture brochée en couleurs, 19,90 € (prix France)

 

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