« Oui je suis un nègre-tempête Un nègre racine d’arc-en-ciel » (René Depestre)


René Depestre est un poète, romancier et essayiste né le 29 août 1926 à Jacmel en Haïti.

 

Il publie en 1945 son premier recueil de poèmes, Étincelles. Activiste politique, il doit quitter Haïti après l’arrivée au pouvoir d’un régime militaire. Il s’installe à Paris et y suit des cours à la Sorbonne. Il rejoint Cuba en 1959 et soutient le nouveau régime de Fidel Castro, puis déçu par l’orientation de la révolution notamment après l’affaire du poète cubain Heberto Padilla en 1971, René Depestre décide de quitter l’île en 1978 pour revenir en France.

 

Il est l’auteur de nombreux textes (Gerbe de sang, poésie, 1946, Végétations de clarté, poésie, 1951, Traduit du grand large, poésie, 1952, Minerai noir, poésie, 1956, Journal d’un animal marin, poésie, 1964, Un Arc-en-ciel pour l’Occident chrétien, poésie, 1967, Cantate d’octobre, poésie, 1968, Pour la révolution pour la poésie, essai, 1974, Poète à Cuba, poésie, 1976, Le Mât de Cocagne, roman, 1979, Bonjour et adieu à la négritude, essai, 1980, Éros dans un train chinois, nouvelles, 1990, Le Métier à métisser, essai, 1998, L’Œillet ensorcelé et autres nouvelles, 2006).

 

Son roman Hadriana dans tous mes rêves a reçu le Prix Renaudot en 1988, ainsi que le Prix du roman de la Société des gens de lettres et le Prix du roman de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique.

 

Ces jours-ci, les Éditions Gallimard à Paris ont eu l’excellente idée de ressortir son Alléluia pour une femme-jardin, un recueil de dix textes virtuoses parus en 1981, couronné de la bourse Goncourt pour la nouvelle en 1982 et dans lequel l’auteur excelle à mêler érotisme joyeux et français caribéen avec un savoir-faire technique remarquable.

 

En voici le pitch :

 

« La tante Zaza, à la beauté légendaire, emmène son jeune neveu en vacances à la campagne. Il a seize ans et, ingénument, elle lui fait partager son lit. L’inévitable se produit. Zaza, plus tard, périra dans un incendie, mais son souvenir adorable restera vivant. »

 

Extrait :

 

« Ces jours d’octobre l’agonie de Dieuveille Alcindor était le seul sujet de conversation entre les habitants du lieu­dit Cap-Rouge. Alcindor n’était plus qu’un fil d’araignée qui se balançait devant la machette du destin. Sa vie pouvait d’un instant à l’autre frôler la lame fatale. Le coin éclairé de sa tête ignorait s’il faisait jour ou nuit dans ses jambes, s’il faisait froid ou si le temps était au beau fixe dans ses couilles. Celles-ci n’étaient plus la grande aventure de sa vie. Des forces démoniaques lui enlevaient tout pouvoir sur ses orteils comme sur les hauteurs ensoleillées de son âme. Lorsqu’un nègre file ce coton-là, il ne reste plus qu’à commander son cercueil et à prévenir le père Savane.

Jérôme Cançon-Fer, le guérisseur le plus important de Cap-Rouge, confirma avec des propos plus alarmants encore le diagnostic des autres houngans du hameau. Quand un nègre n’a plus de nouvelles de ses pieds et de ses couilles, le Cap-Rouge ou la lointaine Guinée de la vie, ça revient au même !

– Pauvre défunt Ti-Dor, c’était un nègre de bonne combustion. Il avait un melon d’eau à la place du cœur. Il était laborieux et courageux face à ses tribulations et à celles des autres. Question d’ensorceler les femmes, et surtout de leur faire des enfants, seul un épi de maïs pouvait à la ronde rivaliser avec l’impétuosité de sa braguette de coq-bataille !

(…)

Maintenant, dans tous les champs, les gens se signaient ou crachaient violemment leur désolation dans la poussière quand ils tournaient les yeux vers le toit de chaume sous lequel s’effilochait d’heure en heure l’identité d’Alcindor. Autour de sa maison régnait déjà une atmosphère de veillée funèbre. Des corbeaux étaient revenus et, dans le feuillage des calebassiers, ils rajeunissaient leur deuil perpétuel à l’odeur proche de l’agonie. Buffalo, le chien de chasse d’Alcindor, de temps à autre décochait une phrase lugubre contre le ciel. Les chrétiens-vivants se taisaient : Cécilia, la femme légitime d’Alcindor ; Marianna, sa jeune femme-jardin ; Dorée, sa compagne des saisons-sous-la­ mer ; Andréus, son beau-frère; Lerminier, Émulsion-Scott, ses voisins ; sans compter ses enfants, chacun né d’une tempête différente, tout ce monde alcindorien par la grâce de Dieu et d’Atibon-Legba allait et venait sur la pointe des pieds, dans la crainte qu’un geste maladroit, le heurt d’une chaise, la chute d’un objet, un éternuement mal embouteillé, n’enfantassent dans la case un remous qui pourrait être fatal à Alcindor sur la courbe cosmique où se démenaient ses jours. Il n’était visiblement qu’un sac d’ossements d’où émergeait un visage si effilé qu’il risquait de couper toute parole de dernière volonté qui pourrait s’ébaucher sur les lèvres du mourant. »

 

Et ailleurs :

 

« Leur étreinte avait la force et l’unité d’un orchestre de jazz : à chaque coït, la trompette du plaisir, commencée en duo, débouchait sur un solo lancinant, avant de les précipiter à pic dans la baie merveilleusement tranquille des blues de leur enfance. »

 

Savoureux comme un rhum Barbancourt, non ?

 

Bernard DELCORD

 

Alléluia pour une femme-jardin par René Depestre, Paris, Éditions Gallimard, collection « L’Imaginaire », octobre 2018, 189 pp. en noir et blanc au format 12,5 x 19 cm sous couverture brochée en couleurs, 7,90 € (prix France)

 

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