Putanités…

 

Auteure d’un Petit Glossaire raisonné de l’érotisme saphique (1880-1930) [1], d’Écrire d’amour, anthologie de textes érotiques féminins (1799-1984) [2], d’Yvette Guilbert l’irrespectueuse [3], de Les Mots d’Arletty [4], de D’Annunzio et la Duse, les amants de Venise [5], de Ces sublimes objets du désir [6], de Les Poètes et les Putains [7] et de Mots de table, mots de bouche [8], Claudine Brécourt-Villars est une historienne de la littérature et une linguiste spécialisée dans la langue verte, pour le plus grand plaisir de ses lecteurs curieux des mots de la chose…

 

On lui doit aussi Du couvent au bordel – Mots du joli monde (Paris, La Table Ronde), un dictionnaire des termes en usage dans le monde très ouvert à tous des maisons doublement closes…

 

Voici ce qu’en dit son éditeur :

 

« Le monde des prostituées et celui des gens de la pègre, qui les exploitent, possèdent un langage original d’une vulgarité propre à émoustiller les clients et à choquer les bien-pensants, mais dont la richesse ne laisse pas de surprendre. Et si le passage des mots d’argot dans le français familier, puis dans le français tout court, n’a commencé que dans les années 1870, ce vocabulaire pittoresque et truculent était toujours vivace à l’aube du XXsiècle.

 

À côté des incontournables catins, filles de joie ou putains, les marchandes d’amour sont stigmatisées comme appartenant à une espèce mi-animale, mi-humaine : noms d’oiseaux ou de volatiles de basse-cour – chouettes, grues, cocottes, poules –, de batraciens, voire de larves d’insectes. Les araignées de luxure ou de pissotière offrent la parfaite représentation du rejet que suscitent ces filles, considérées comme avilissantes.

 

S’ajoutent à ce florilège chienne, guenon, truie, femelles réputées pour leur lascivité, ou louve qui a donné le littéraire lupanar, mais encore biche et lionne, termes appliqués aux courtisanes croqueuses de diamants et aux demi-mondaines chères à Alexandre Dumas fils. Quant aux lieux d’exercice du métier, ils sont appelés bordel, bobinard, boxon, claque, trottoir et tutti quanti. Autant de mots et expressions du “joli monde” dont Claudine Brécourt-Villars donne le sens, l’étymologie, la datation.

 

Elle les illustre par des citations, littéraires pour la plupart, provenant aussi parfois de chansons ou de vaudevilles. Du XVIsiècle à nos jours, en passant par le XIXe – âge d’or de la prostitution où nombre d’écrivains populaires et naturalistes se sont emparés du thème –, cet ouvrage en dit long sur l’évolution de la condition des prostituées dans la société française et, inévitablement, sur celle des femmes. »

 

Bernard DELCORD

 

Du couvent au bordel – Mots du joli monde par Claudine Brécourt-Villars, Paris, Éditions de La Table Ronde, janvier 2017, 280 pp. en bichromie au format 12,6 x 19,5 cm sous couverture brochée en couleurs, 22 € (prix France)

 

Extraits :

 

 

COUVENT : Terme aujourd’hui obsolète qui, comme abbaye de s’offre à tous, associe l’univers de la religion à celui de la sexualité. Par métonymie du sens premier, il désigne au XVIIIsiècle la maison de prostitution.

 

« Ô Dieu, qu’un saint fait trembler tout pécheur !

Nos deux rivaux se renversent de peur.

Chacun d’eux fuit, emportant dans le cœur

Avec la crainte un désir de mal faire.

Vous avez vu, sans doute, un commissaire

Cherchant de nuit un couvent de Vénus ;

Un jeune essaim de tendrons demi-nus

Saute du lit, s’esquive, se dérobe

Aux yeux hagards du noir pédant en robe.

Ainsi fuyaient mes paillards confondus. »

(VOLTAIRE, La Pucelle d’Orléans, 1762)

 

« Par un décret dernièrement,

L’on a supprimé les couvents :

C’est ce qui nous désole.

Puisque ainsi l’a permis le ciel,

Plaçons-nous dans quelque bordel :

C’est ce qui nous console. »

(CLAUDE MERCIER DE COMPIÈGNE, La Bougie de Noël, 1793)

 

« Si la statistique des déflorateurs offre quelques difficultés à l’observation consciencieuse, celle des défloratrices est plus simple à dresser, et c’est dans les couvents de plaisir, sous l’œil protecteur de la police, que se fait la cueillette de presque toutes ces jeunes virginités si l’on peut donner ce        nom à des innocences déjà fort entamées. »

(PAUL BOURGET, Physiologie de l’amour moderne, 1891)

 

FEMME FOLLE :  Une ordonnance de Saint Louis de 1256 atteste l’émergence de la locution femme folle : « Que toutes fo(l)les femmes, et ribaudes communes soient boutées et mises hors de toutes nos cités et villes, spécialement qu’elles soient boutées et mises hors des rues ».

Au temps de François Villon, les « ribaudes » deviennent filles folieuses, puis femme(s) folle(s) sous la plume de Rabelais, qui ose une fameuse contrepèterie quand il détaille le contenu des poches de Panurge dans Pantagruel.

Sous le Second Empire, l’auteur du Dictionnaire de la langue verte en donne cette définition : « filles de bordel qui font de l’amour un métier et de leur cul une marchandise ».

 

Synonyme : Femme de péché.

 

« Dans son manteau, il y avait plus de vingt-six petites poches toujours pleines. […] Dans une autre, deux ou trois miroirs ardents, avec lesquels il faisait enrager certaines fois les hommes et les femmes, et leur faisait perdre contenance à l’église, car il disait qu’il n’y avait qu’une antistrophe entre femme folle à la messe, et femme molle à la fesse. »

(FRANÇOIS RABELAIS, Pantagruel, 1532)

 

« On les appelait autrefois femmes amoureuses, filles folles de leur corps. Les filles publiques ne sont point amoureuses ; si elles sont folles de leur corps, ceux qui les fréquentent sont plus insensés. »

(LOUIS-SÉBASTIEN MERCIER, Tableau de Paris, 1781)

 

« François Villon passait le plus clair de son temps en beuveries avec des filles folieuses, en tapages nocturnes, vols d’enseignes, déplacement de bornes servant de marchepied aux cavaliers. »

(RÉGINE DEFORGES, Le Paris de mes amours : Abécédaire sentimental, 2011)

[1] Chez Jean-Jacques Pauvert en 1980.

[2] Chez Ramsay en 1985.

[3] Chez Plon en 1988.

[4] Chez V. & O. en 1988, prix Alphonse Allais.

[5] Chez Stock en 1994.

[6] Avec Régine Deforges chez Stock en 1998.

[7] Avec Régine Deforges chez Albin Michel en 2004.

[8] Aux Éditions de La Table Ronde en 2009.

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