« Ramassez les suspects habituels. » (Dans Casablanca, film de Michael Curtiz, 1942)

Auteur talentueux de deux livres remarquables parus à Arles chez Actes Sud (Mathématiques congolaises en 2008 et Congo Inc. – Le testament de Bismarck en 2014) et couronnés de plusieurs prix littéraires, l’écrivain congolais – et bruxellois – In Koli Jean Bofane (°1954 à Coquilhatville au Congo belge, aujourd’hui Mbandaka en République démocratique du Congo) a publié cette année La Belle de Casa dans la même maison, un roman drolatique, mais néanmoins critique, dans lequel il brosse le portrait spéculaire d’une femme, la belle Ichrak, et de la ville où elle a vécu, Casablanca, en proie à la spéculation immobilière, aux arnaques sur le Net, à l’expulsion des petites gens et à la concupiscence des mâles.

 

En voici le pitch :

 

« Qui a bien pu tuer Ichrak la belle, dans cette ruelle d’un quartier populaire de Casablanca ? Elle en agaçait plus d’un, cette effrontée aux courbes sublimes, fille sans père née d’une folle un peu sorcière, qui ne se laissait ni séduire ni importuner. Tous la convoitaient autant qu’ils la craignaient, sauf peut-être Sese, clandestin arrivé de Kinshasa depuis peu, devenu son ami et associé dans un business douteux [de drague sur Internet].

 

Escrocs de haut vol, brutes épaisses ou modestes roublards, les suspects ne manquent pas dans cette métropole du XXIsiècle gouvernée comme les autres par l’argent, le sexe et le pouvoir. Et ce n’est pas l’infatigable Chergui, vent violent venu du désert pour secouer les palmiers, abraser les murs et assécher les larmes, qui va apaiser les esprits… »

 

Ce roman aux accents balzaciens donne à l’auteur l’occasion de donner naissance à des personnages emblématiques comme son héros Sese Seko Tshimanga (ainsi prénommé par un père admirateur du président-tyran Mobutu) qui fuit Kin-la-Belle « à cause des problèmes politiques et de la guerre » et se fait rouler par un passeur qui le débarque clandestinement d’un bateau de pêche au Maroc en lieu et place de la Normandie, ou bien comme la mère d’Ichrak, la vieille Zahira, ou encore comme Ahmed Cherkaoui, un directeur de théâtre jouant vaguement le rôle de père de la fille sans père ainsi que le commissaire Mokhtar Daoudi tenaillé par l’envie de coucher avec Ichrak.

 

Soulignons enfin la présence dans cette œuvre magistralement construite d’un autre miroir, celui reflétant la personnalité d’Ichrak par des extraits d’À l’origine notre père obscur (Actes Sud, 2014), un roman impitoyable « entre cris et chuchotements, de portes closes en périlleux silences, [dans lequel l’écrivaine et sociologue de la littérature française] Kaoutar Harchi écrit à l’encre de la tragédie et de la compassion la fable aussi cruelle qu’universelle de qui s’attache à conjurer les legs toxiques du passé pour s’inventer, loin des clôtures disciplinaires érigées par le groupe, un ailleurs de lumière, corps et âme habitable ».[1]

 

De la belle ouvrage, méritant pleinement l’expression admirative jadis en vogue à Kinshasa : « En tout cas, mon Cher, je vous le dis : en tout cas ! »

 

Bernard DELCORD

 

La Belle de Casa par In Koli Jean Bofane, Arles, Éditions Actes Sud, août 2018, 208 pp. en quadrichromie au format 11,5 x 21,7 cm sous couverture brochée et jaquette en couleurs, 19 € (prix France)

[1] Source : https://www.actes-sud.fr/catalogue/litterature/lorigine-notre-pere-obscur

 

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