Un apax littéraire…

Adeline Dieudonné (°1982) est une auteure belge. Sa première nouvelle, Amarula, sur le thème imposé du pousse-café[1], a remporté le Grand prix de la Fédération Wallonie-Bruxelles en 2017. En octobre de la même année, elle a publié dans la capitale de son pays, aux Éditions Lamiroy, une pièce de théâtre, Bonobo Moussaka, un recueil de nouvelles, Seule dans le noir, puis un texte court, Klaxon, en septembre 2018[2].

 

En août 2018, c’est aux Éditions de l’Iconoclaste à Paris qu’elle a fait paraître son premier roman, La vraie vie, un ouvrage qui a remporté un succès public aussi éclatant que fulgurant.

 

En voici la présentation de l’éditeur :

 

« C’est un pavillon qui ressemble à tous ceux du lotissement. Ou presque. Chez eux, il y a quatre chambres. La sienne, celle de son petit frère Gilles, celle des parents, et celle des cadavres. Le père est un chasseur de gros gibier. La mère est transparente, amibe craintive, soumise aux humeurs de son mari. Le samedi se passe à jouer dans les carcasses de voitures de la décharge. Jusqu’au jour où un violent accident vient faire bégayer le présent.

 

Dès lors, Gilles ne rit plus. Elle, avec ses dix ans, voudrait tout annuler, revenir en arrière. Effacer cette vie qui lui apparaît comme le brouillon de l’autre. La vraie. Alors, en guerrière des temps modernes, elle retrousse ses manches et plonge tête la première dans le cru de l’existence. Elle fait diversion, passe entre les coups et conserve l’espoir fou que tout s’arrange un jour. »

 

Outre la création d’un personnage de fillette hors norme, l’originalité du roman tient à la manière bien belge, c’est-à-dire parfaitement décalée, dont est mené le récit, une succession d’horreurs présentées avec précision, mais sous un air détaché, voire désinvolte, rappelant – un peu – le modèle narratif des Contes glacés (1974) et des Contes griffus (1993) de Jacques Sternberg (Anvers, 1923 – Paris, 2006).

 

Exemple :

 

La narratrice, âgée de 10 ans, commande une glace :

 

« “Chocolat-stracciatella dans un cornet avec de la chantilly, s’il vous plaît monsieur.

– Avec de la chantilly, mademoiselle ! Mais certainement…”

Il m ‘a fait un clin d’œil sur le mot « chantilly » pour me dire que c’était toujours bien notre secret.

Alors ses mains, ses deux chiens fidèles, se sont mises au travail et ont répété leur petite danse pour la cent millième fois. Le cornet, la cuillère à glace, la boule chocolat, le bocal d’eau chaude, la boule stracciatella, le siphon… Un vrai siphon, avec de la chantilly faite maison.

Le vieux s’est penché pour faire un joli tourbillon de crème sur ma glace. Ses yeux bleus grand ouverts, bien concentrés sur la spirale nuageuse, le siphon contre sa joue, le geste gracieux, précis. Sa main si proche de son visage. Au moment où il est arrivé au sommet de la petite montagne de crème, au moment où le doigt s’apprêtait à relâcher sa pression, au moment où le vieux se préparait à se redresser, le siphon a explosé. Boum.

Je me souviens du bruit. C’est le bruit qui m’a terrifiée en tout premier. Il a percuté chaque mur du Démo[3]. Mon cœur a manqué deux battements Ça a dû s’entendre jusqu’au fond du bois des Petits Pendus, jusqu’à la maison de Monica.

Puis j’ai vu le visage du vieux monsieur gentil. Le siphon était rentré dedans, comme une voiture dans la façade d’une maison. Il en manquait la moitié. Son crâne chauve est resté intact. Son visage, c’était un mélange de viande et d’os. Avec juste un œil dans son orbite. Je l’ai bien vu. J’ai eu le temps. Il a eu l’air surpris, l’œil. Le vieux est resté debout deux secondes, comme si son corps avait eu besoin de ce temps pour réaliser qu’il était maintenant surmonté d’un visage en viande. Puis il s’est effondré.

Ça ressemblait à une blague. J’ai même pu entendre un rire. Ça n’était pas un rire réel, ça ne venait pas de moi non plus. Je crois que c’était la mort. Ou le destin. Ou quelque chose comme ça, un truc bien plus grand que moi. Une force surnaturelle, qui décide de tout et qui se sentait d’humeur taquine ce jour-là. Elle avait décidé de rire un peu avec le visage du vieux.

Après, je ne me souviens plus très bien. J’ai crié. Des gens sont arrivés. Ils ont crié. Mon père est arrivé. Gilles ne bougeait plus. Ses grands yeux écarquillés, sa petite bouche ouverte, sa main crispée sur son cornet de glace vanille-fraise. Un homme a vomi du melon avec du jambon de Parme. L’ambulance est arrivée, puis le corbillard. »

 

Stupendo, no ?

 

Bernard DELCORD

 

La vraie vie par Adeline Dieudonné, Paris, Éditions de l’Iconoclaste, août 2018, 266 pp. en noir et blanc au format 13,5 x 18,5 cm sous couverture brochée en couleurs, 17 € (prix France)

[1] L’ouvrage collectif Pousse-café est téléchargeable sur : http://meletout.net/adelinedieudonne/wp-content/uploads/2018/08/Pousse-caf%C3%A9.pdf

[2] Dans le recueil de 10 nouvelles brèves intitulé Femmes des années 2020 (avec des textes de Pierre Graas, Véronique Bergen, Félix Rameau, Kate Milie, Gaëtan Faucer, Sophie Potier, Marie-Jo Vanriet, Aurore Van Opstal et Mélusine Rey-Mermet).

[3] C’est le nom du quartier dans lequel réside sa famille.

 

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