Une œuvre visionnaire…

Émile Adolphe Gustave Verhaeren, né à Saint-Amand dans la province d’Anvers (Belgique), le 21 mai 1855 et mort (accidentellement)en gare de Rouen le 27 novembre 1916, est un poète belge flamand, d’expression française.

 

Dans ses poèmes influencés par le symbolisme, où il pratique le vers libre, sa conscience sociale proche de l’anarchisme lui fait évoquer les grandes villes dont il parle avec lyrisme sur un ton d’une grande musicalité. Il a su traduire dans son œuvre la beauté de l’effort humain[1].

 

Les Éditions Gallimard à Paris rééditent l’intégrale de son recueil de poésie intitulé Les Villes tentaculaires paru en 1895 et aujourd’hui inscrit en France dans les nouveaux programmes des classes de lycée.

 

Ce recueil forme un diptyque avec un autre du même auteur, Les Campagnes hallucinées, publié en 1893, qui montre la plaine contaminée peu à peu par la ville.

 

Avec plus d’un siècle d’avance, Émile Verhaeren se révèle être un visionnaire, celui des mégapoles du XXIe siècle qui envahissent la géographie de leurs tentacules routiers et ferroviaires semant un urbanisme étouffant qui ne laisse subsister, comme une hallucination, que le souvenir du monde ancien. À l’époque de leur publication les vers hallucinés de Verhaeren pouvaient passer pour des exagérations poétiques[2].

 

Il n’en est rien.

 

Portrait d’Émile Verhaeren par Félix Vallotton paru dans Le Livre des masques de Remy de Gourmont (1898).

 

Les Villes tentaculaires sont le reflet du temps où la révolution industrielle était en marche, où les campagnes perdaient leurs travailleurs au profit des villes (“La Plaine”), où les métropoles grossissaient (“Le Port”). Qu’est devenue “L’Âme de la ville” ? se demande Verhaeren. Quels sont ses nouveaux emblèmes (“Une statue”, trois fois, “Le Masque”), ses anciens (“Les Cathédrales”) et ses nouveaux temples : “Les Usines”, “La Bourse”, “Le Bazar”, les laboratoires (“La Recherche”) ? À quel rythme vit-elle ? Celui du “Spectacle”, des “Promeneuses”, de “La Révolte”, des “Idées” ? La prostitution y fait en tout cas des ravages (“L’Étal”) tout comme “La Mort”… Et tout cela pour aller où (“Vers le futur”) ?

 

Extrait :

 

Les Usines

 

Se regardant avec les yeux cassés de leurs fenêtres

Et se mirant dans l’eau de poix et de salpêtre

D’un canal droit, marquant sa barre à l’infini, .

Face à face, le long des quais d’ombre et de nuit,

Par à travers les faubourgs lourds

Et la misère en pleurs de ces faubourgs,

Ronflent terriblement usine et fabriques.

 

Rectangles de granit et monuments de briques,

Et longs murs noirs durant des lieues,

Immensément, par les banlieues ;

Et sur les toits, dans le brouillard, aiguillonnées

De fers et de paratonnerres,

Les cheminées.

 

Se regardant de leurs yeux noirs et symétriques,

Par la banlieue, à l’infini.

Ronflent le jour, la nuit,

Les usines et les fabriques.

 

Oh les quartiers rouillés de pluie et leurs grand-rues !

Et les femmes et leurs guenilles apparues,

Et les squares, où s’ouvre, en des caries

De plâtras blanc et de scories,

Une flore pâle et pourrie.

 

Aux carrefours, porte ouverte, les bars :

Étains, cuivres, miroirs hagards,

Dressoirs d’ébène et flacons fols

D’où luit l’alcool

Et sa lueur vers les trottoirs.

Et des pintes qui tout à coup rayonnent,

Sur le comptoir, en pyramides de couronnes ;

Et des gens soûls, debout,

Dont les larges langues lappent, sans phrases,

Les ales d’or et le whisky, couleur topaze.

 

Par à travers les faubourgs lourds

Et la misère en pleurs de ces faubourgs,

Et les troubles et mornes voisinages,

Et les haines s’entre-croisant de gens à gens

Et de ménages à ménages,

Et le vol même entre indigents,

Grondent, au fond des cours, toujours,

Les haletants battements sourds

Des usines et des fabriques symétriques.

 

Ici, sous de grands toits où scintille le verre,

La vapeur se condense en force prisonnière :

Des mâchoires d’acier mordent et fument ;

De grands marteaux monumentaux

Broient des blocs d’or sur des enclumes,

Et, dans un coin, s’illuminent les fontes

En brasiers tors et effrénés qu’on dompte.

 

Là-bas, les doigts méticuleux des métiers prestes,

À bruits menus, à petits gestes,

Tissent des draps, avec des fils qui vibrent

Légers et fin comme des fibres.

Des bandes de cuir transversales

Courent de l’un à l’autre bout des salles

Et les volants larges et violents

Tournent, pareils aux ailes dans le vent

Des moulins fous, sous les rafales.

Un jour de cour avare et ras

Frôle, par à travers les carreaux gras

Et humides d’un soupirail,

Chaque travail.

Automatiques et minutieux,

Des ouvriers silencieux

Règlent le mouvement

D’universel tictacquement

Qui fermente de fièvre et de folie

Et déchiquette, avec ses dents d’entêtement,

La parole humaine abolie.

 

Plus loin, un vacarme tonnant de chocs

Monte de l’ombre et s’érige par blocs ;

Et, tout à coup, cassant l’élan des violences,

Des murs de bruit semblent tomber

Et se taire, dans une mare de silence,

Tandis que les appels exacerbés

Des sifflets crus et des signaux

Hurlent soudain vers les fanaux,

Dressant leurs feux sauvages,

En buissons d’or, vers les nuages.

 

Et tout autour, ainsi qu’une ceinture,

Là-bas, de nocturnes architectures,

Voici les docks, les ports, les ponts, les phares

Et les gares folles de tintamarres ;

Et plus lointains encore des toits d’autres usines

Et des cuves et des forges et des cuisines

Formidables de naphte et de résines

Dont les meutes de feu et de lueurs grandies

Mordent parfois le ciel, à coups d’abois et d’incendies.

 

Au long du vieux canal à l’infini

Par à travers l’immensité de la misère

Des chemins noirs et des routes de pierre,

Les nuits, les jours, toujours,

Ronflent les continus battements sourds,

Dans les faubourgs,

Des fabriques et des usines symétriques.

 

L’aube s’essuie

A leurs carrés de suie

Midi et son soleil hagard

Comme un aveugle, errent par leurs brouillards ;

Seul, quand au bout de la semaine, au soir,

La nuit se laisse en ses ténèbres choir,

L’âpre effort s’interrompt, mais demeure en arrêt,

Comme un marteau sur une enclume,

Et l’ombre, au loin, parmi les carrefours, paraît

De la brume d’or qui s’allume.

 

Après avoir rappelé le contexte historique et littéraire de l’ouvrage, son accompagnement critique rend compte de la structure du recueil. Les échos avec Les Fleurs du Mal de Baudelaire y font l’objet de lectures comparées. La réactualisation des formes poétiques par Verhaeren est mise en lumière : la fresque historique et l’allégorie, par exemple. Deux poèmes, “La Plaine” et “Les Usines”, font l’objet d’une analyse précise.

 

Passionnant !

 

Bernard DELCORD

 

Les Villes tentaculaires – texte intégral par Émile Verhaeren, commentaires d’Arantxa Ferraguti, Paris, Éditions Gallimard, collection « Folio+ Collège », mai 2019, 177 pp. en noir et blanc au format 12,4 x 17,8 cm sous couverture brochée en couleurs, 3,90 € (prix France)

[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89mile_Verhaeren

[2] https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Villes_tentaculaires

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